"Imaginez un champ de bataille ancestral où les armées sont faites de pierres noires et blanches, et le terrain est un quadrillage de bois noble. Ce n'est pas juste une image poétique, c'est le jeu de Go – un trésor culturel où les règles de simplicité déguisent une complexité stratégique sans fin. Dans cet article, nous tisserons ensemble les fils du temps et de la technologie pour vous révéler comment ce jeu millénaire a évolué, influençant à la fois ma vie personnelle en tant que développeur de jeux vidéo et le monde de l'intelligence artificielle.
En posant une question intrigante – Quel est le point commun entre un plateau de bois, des pierres noires et blanches, et un superordinateur ? – nous ouvrons le dialogue sur la place unique du Go dans un monde moderne où la tradition rencontre la révolution informatique. J'explorerai comment les principes éternels du Go résonnent dans les échos numériques de notre époque, notamment à travers les réalisations d'AlphaGo, qui ont redéfini les frontières du jeu.
Je vous inviterai également dans les coulisses de mon défi personnel : insuffler la vie à un goban traditionnel à l'aide de Godot, un moteur de jeu open source qui permet de briser les barrières entre les anciens rituels et les innovations futuristes. Préparez-vous à embarquer dans une odyssée où la simplicité rencontre la sophistication, et où chaque pierre posée sur le goban est un pas de plus vers la compréhension de notre héritage partagé et de notre destinée numérique.
Rejoignez-moi dans cette aventure intellectuelle, où l'héritage séculaire du Go rencontre les sommets de l'innovation technologique. La partie commence maintenant."
Histoire du jeux de go
Le jeu de Go, héritage de la Chine antique et joyau de la stratégie, transcende le concept de simple divertissement. Ses racines plongent dans un passé lointain de plus de 2500 ans, où il a émergé comme un pilier de la culture asiatique, traversant les âges comme une forme d'art, un vecteur d'enseignement et une arène de joutes intellectuelles. La persistance de sa pratique à travers les dynasties, son élévation spirituelle au Japon durant l'ère Heian, et son adoption passionnée en Corée attestent de son extraordinaire capacité à se réinventer sans jamais perdre son essence stratégique. Aujourd'hui, ce patrimoine culturel s'épanouit dans le monde entier, prenant racine dans des lieux comme la France où le Club de Go Kitani à Bordeaux incarne cette passion stratégique et culturelle (kitani.org).
Dans notre monde moderne, le Go s'est solidement positionné au carrefour de la compétition internationale et du développement personnel. Adopté avec ferveur par l'Occident, il est reconnu pour son potentiel à affiner la pensée critique et à stimuler l'intelligence stratégique. Les tournois mondiaux de Go mettent en avant des esprits brillants, tandis que les clubs de Go prospèrent dans les milieux académiques et communautaires, témoignant de l'attrait grandissant pour ce jeu millénaire.
Au-delà de son aspect ludique, le Go se révèle être un miroir de la complexité des prises de décision et de l'importance de la pensée anticipative — des compétences précieuses, particulièrement en informatique. L'intégration de l'intelligence artificielle dans le Go, débutant avec des programmes comme GnuGo et culminant avec AlphaGo, a révolutionné notre compréhension de l'expertise humaine. Ces progrès ont non seulement transformé la façon de jouer et d'analyser le Go mais ont également démontré la capacité de l'IA à résoudre des problèmes de manières inédites, enrichissant les stratégies des joueurs de tous niveaux.
Mon immersion au sein du Club de Go Kitani à Bordeaux m'a offert un siège au premier rang de cette révolution de l'IA, marquée par la fulgurante ascension d'AlphaGo. Observer chaque programme IA s'élever sur les épaules de son prédécesseur est aussi fascinant que de voir un joueur de Go s'inspirer des anciens maîtres. Cette fusion entre l'héritage classique et l'innovation technologique est au cœur de l'éternel attrait du Go et de son importance continue.
En tant que développeur, je perçois le Go non seulement comme une métaphore de la programmation mais aussi comme une source d'inspiration : chaque coup sur le goban, tel une ligne de code, peut paraître simple isolément mais, collectivement, ils composent une solution à une complexité déconcertante. C'est dans cette intersection entre tradition et technologie que mon travail puise son inspiration et, je l'espère, encouragera d'autres à découvrir les trésors que le Go peut offrir.
Ma découverte du jeu de Go
La découverte du jeu de Go s'est faite pour moi durant mes études supérieurs, entre deux lignes de code en Java et les débats sur les algorithmes avec mon professeur d'informatique, Michel Maldonaldo, au campus de Bissy. C'est là que j'ai été initié à la complexité fascinante du Go, un jeu qui, contrairement aux échecs, défiait encore les IA les plus avancées de l'époque. Les programmes d'intelligence artificielle, même les meilleurs, comme GnuGo, ne pouvaient rivaliser avec l'ingéniosité humaine au Go, se situant alors entre 1 dan et 3 dan pro.
Intrigué par ce défi, j'ai entrepris de programmer ma propre IA, me plongeant dans les arcanes du Go Text Protocol. Ce fut une aventure aussi ardue que passionnante, qui m'a mené à construire une collection de livres pour affûter mon jeu et ma compréhension théorique. Le "Jeu de Go, Le langage des pierres" de Notochi Mokuchi fut ma porte d'entrée dans cet univers, suivi de près par ses autres œuvres et le poignant récit en six tomes de Cho Chikun, "Itinéraire d’un maître de Go", qui m'a permis de vivre les parties d'un grand maître.
Le Club de Go Kitani à Bordeaux que mon collègue Cédric Gautier m’as fait découvrir a enrichi mon parcours. Malgré mon niveau modeste, l'esprit du club, les événements à Arcachon et les parties entre collègues chez Yaal, ont ancré le Go dans ma vie sociale et professionnelle. Les échanges avec le président du club de l'époque, Olivier Claverie, ont été des moments privilégiés, témoignant de l'esprit communautaire qui entoure ce jeu.
La lecture de "La voie du Go" et la découverte du style "cosmique" à travers "Go Cosmique" de Takemiya Masaki ont révolutionné ma vision du jeu, m'éloignant d'une approche purement analytique pour embrasser une perspective plus créative et intuitive. Les ouvrages anglophones, notamment "The Heart of Go", m'ont offert une vision globale et nuancée du jeu, enrichie par la diversité des styles de grands joueurs.
Le tournant majeur est survenu avec l'avènement d'AlphaGo en 2016, un événement que j'ai vécu avec une proximité émotionnelle, ayant eu la chance de rencontrer Fan Hui au club de Bordeaux. Cette période a marqué une réflexion profonde sur l'avenir du Go, similaire aux interrogations suscitées dans le monde des échecs par Deep Blue.
Aujourd'hui, alors que les LLM comme ChatGPT transforment notre monde, je revis ces sensations d'un moment historique, comparable à ceux vécus par la génération de mes parents. Raconter cette histoire, c'est partager une tranche de vie, une expérience qui résonne avec les innovations actuelles et un témoignage de l'évolution continue de l'intelligence, humaine et artificielle.
De 1968 à 2007 - Les Prémices et le Développement Progressif : L'odyssée de l'intelligence artificielle dans le Go commence timidement en 1968 avec les premiers pas des programmes comme 'ELIZA'. Ces premiers efforts étaient loin de la finesse requise pour le Go. Durant les décennies suivantes, les programmeurs se sont confrontés à la délicate balance des pierres sur le goban, établissant des fondations avec des logiciels comme 'Ishi' et 'Many Faces of Go'. Le progrès était lent mais déterminé, marqué par des innovations telles que l'apprentissage des séquences de jeu (joseki) et la reconnaissance de formes. Le protocole GTP, établi pendant cette période, a été essentiel pour standardiser la communication entre les différentes IA et interfaces de jeu.
De 2007 à 2014 - L'Avènement des Champions Numériques : En 2007, une nouvelle ère commence avec le développement de programmes tels que 'Crazy Stone' et 'MoGo'. Ces programmes utilisaient des techniques d'exploration d'arbre comme le Monte Carlo Tree Search (MCTS), augmentant significativement leur niveau de jeu. Ils n'étaient pas encore à la hauteur des meilleurs joueurs humains, mais la gap se réduisait progressivement. Le monde a commencé à reconnaître que l'IA pouvait non seulement jouer mais aussi offrir un défi respectable.
Après 2016 - La Révolution AlphaGo : La véritable révolution est arrivée avec AlphaGo. En 2016, cette IA de Google DeepMind a battu Lee Sedol, un maître du Go, dans un match historique. Cet événement a marqué l'entrée dans une nouvelle ère où l'IA n'était plus seulement un compétiteur mais un innovateur, capable de générer des coups et des stratégies jamais vus auparavant. La victoire d'AlphaGo a symbolisé le passage à une intelligence artificielle qui apprend, s'adapte et surpasse la compréhension humaine du jeu. Cela a incité les joueurs à reconsidérer leurs propres stratégies et a ouvert de nouveaux horizons dans l'étude du Go.
Cette chronique, depuis les balbutiements des premiers logiciels jusqu'à l'éclatante affirmation d'AlphaGo, n'est pas simplement une suite d'améliorations techniques ; c'est une illustration de notre propre quête pour repousser les frontières de la connaissance. C'est un hommage à la persévérance, à l'innovation et à l'esprit humain. Et pour les passionnés comme nous, c'est un rappel éloquent que le Go est bien plus qu'un jeu : c'est une fenêtre sur le potentiel de l'intelligence, qu'elle soit humaine ou artificielle.
** Un peu plus de technique**
Le jeu de Go, avec son plateau de 19 lignes par 19, présente environ 10^170 configurations possibles — un chiffre qui dépasse de loin les estimations du nombre d'atomes dans l'univers observable, qui se situe aux alentours de 10^80. Cette immensité de choix crée une complexité insondable, où chaque placement de pierre ouvre un univers de chemins potentiels.
Pour percer cette complexité, l'informatique a dû innover. Les premières approches, basées sur des règles déterministes et des évaluations de positions statiques, ont vite montré leurs limites face à l'ampleur du jeu. Les techniques de recherche d'arbre, telles que l'exploration minimax, se sont révélées insuffisantes en raison de l'énorme facteur de branchement du Go.
L'introduction de l'heuristique du Monte Carlo Tree Search (MCTS) a marqué une avancée significative. Cette méthode utilise la randomisation pour évaluer les mouvements, en simulant des parties depuis les positions actuelles jusqu'à des fins hypothétiques. En privilégiant les branches de l'arbre qui ont le plus de chances de succès, MCTS a permis de gérer la complexité sans nécessiter une analyse exhaustive de tous les coups possibles.
AlphaGo a poussé ces concepts encore plus loin en combinant le MCTS avec des réseaux de neurones profonds, qui apprennent des patterns de jeu à partir de parties de Go professionnelles ainsi que de parties jouées contre eux-mêmes. Cette fusion entre apprentissage supervisé et apprentissage par renforcement a permis à AlphaGo non seulement de prédire les coups et d'évaluer les positions avec une précision sans précédent mais aussi de développer de nouvelles stratégies, révélant des coups et des tactiques qui ont élargi la compréhension du jeu par l'homme.
La victoire d'AlphaGo a non seulement montré qu'une machine pouvait maîtriser la complexité du Go, mais elle a également symbolisé une nouvelle ère pour l'intelligence artificielle, une ère où les machines peuvent apprendre, s'adapter et même innover. C'est une épopée qui continue de résonner dans le monde de l'informatique, un rappel éclatant que la complexité peut être apprivoisée non pas par la force brute, mais par une élégante symphonie de calculs et d'intuition algorithmique.
En clôture de ce voyage à travers le goban et les circuits de l'IA, il nous faut reconnaître l'élégance intemporelle du jeu de Go. Si la beauté réside dans la complexité, alors le Go est un chef-d'œuvre, mêlant l'art délicat de la guerre à une danse de l'esprit où chaque pierre posée est une note dans une symphonie stratégique. Cette partie millénaire a su captiver l'ingéniosité humaine, et, plus récemment, stimuler des avancées sans précédent dans l'univers de l'intelligence artificielle.
L'épopée depuis les premiers algorithmes jusqu'à la révolution d'AlphaGo nous a démontré que les machines pouvaient non seulement imiter la riche complexité de la pensée humaine mais aussi nous surprendre en forgeant des sentiers inexplorés sur le goban. AlphaGo n'a pas juste remporté des parties ; il a bouleversé notre perception de l'intelligence, artificielle et organique, nous invitant à réévaluer les limites du possible.
Ma propre odyssée, entre les pages jaunies de littérature sur le Go et les lignes de code d'une IA en gestation, a été une quête d'apprentissage, un témoignage de l'harmonie entre tradition et modernité. Les moments passés au Club de Go Kitani, les parties disputées entre les mains expertes et les discussions enrichissantes avec les membres, ont été pour moi une source d'inspiration constante.
En somme, l'histoire du Go et de son union avec l'informatique est un miroir de notre propre exploration intellectuelle. Elle est la preuve que notre capacité à apprécier la complexité, à la naviguer et à la maîtriser, est l'essence même de notre progrès. AlphaGo n'est pas l'apogée mais un compagnon de route, un catalyseur qui nous pousse à aller plus loin dans notre compréhension du monde, à travers le prisme d'un jeu ancestral.
Ainsi, le Go demeure une énigme, une école de pensée, une muse pour l'esprit curieux. Il est à la fois un hommage aux traditions et un pont vers l'avenir, un défi lancé à chaque génération. Et dans cet esprit, le Go reste une ode à la persévérance, à l'innovation et, surtout, à la splendeur cachée dans les motifs complexes de la vie et de la logique.